Une réindustrialisation dont on nous parle souvent

On ne cesse de parler de ré-industrialisation, mot-clef de la campagne présidentielle de 2022. Avant de placer l’industrie comme l’urgence des enjeux politiques, il faut déjà oser le dire : la France n’est plus une puissance industrielle. Si l’industrie est une question vitale pour imaginer la France de demain, elle est surtout le moyen de surmonter les défis énergétiques et environnementaux. Oui, l’investissement productif doit accompagner nos modèles industriels. Il faut vite réunir nos points de force pour moderniser l’écosystème productif français.

Comment décrire la spirale de la désindustrialisation ? La crise du Coronavirus est symptomatique de nos dérives politiques. Et la prise de conscience est collective : nous ne produisons plus pour nous-mêmes. Face à un alignement de faits sur notre perte d'indépendance économique, il y a une complexité inédite pour bâtir une communauté de destin. Non pas comme la disruption qui détruit pour remplacer, mais en se régénérant avec souplesse et inventivité. La pandémie ouvre une brèche politique inédite pour concevoir des modèles novateurs.

Le réel, c’est ce qui cogne

Dès les premiers jours du confinement de mars 2020, nous sommes tous stupéfaits : des pans entiers de notre indépendance nationale ne sont pas protégés. Dans les hôpitaux, les produits de première nécessité font gravement défaut : masques, blouses, respirateurs, pousse-seringues… La visibilité sur les stocks de traitements essentiels, en réanimation et en anesthésie, se réduit à peau de chagrin. La raison ? Le manque de matériel médical est causé par la délocalisation des sites de production, ainsi que par les fermetures d'usines stratégiques, à l'image des masques1. Pour garantir l’efficacité de notre propre système de santé, nous devons nous subordonner à des pays extérieurs.

Arrivant au point culminant, plutôt enrageant, nous avons vu l’État britannique être entrepreneur sur le sol français. La pépite en biotechnologies Valneva à Nantes, qui produit un vaccin contre le Covid-19, a été financée directement par le Royaume-Uni sans que l’État français ne s’en rende compte. Alors que nous quémandions aux pays les moins avancés du matériel médical, américains, chinois, russes et anglais développaient déjà leur vaccin pour lutter contre la pandémie. La France est le seul membre du Conseil de sécurité de l’ONU à n'avoir su élaborer son vaccin de façon autonome. La France n’est pas dans le peloton de tête.

L’autonomie stratégique et industrielle de la France est brisée. Nous sommes à un niveau de dépendance forcée. 40 ans de désindustrialisation ont fait leur œuvre. Nous ne produisons plus assez en France. La trajectoire régressive dans laquelle s'enlise un secteur aussi vital que la santé est révélateur de notre délabrement. Pour reprendre la réthorique martiale, une nation incapable de se forger les armes de son indépendance, est vouée à disparaître. Les plus braves de nos compatriotes monteront « au front » hospitalier afin de pallier l'élément décisif sur lequel tout le monde s'accorde : l’insuffisance de nos capacités hospitalières.

Dans une économie globalisée, qui implique une compétition permanente, les pays sont interdépendants les uns des autres. Or la santé a elle-aussi été organisée comme un marché, ou plutôt, désorganisée par le marché. Justement, ce que nous avons découvert dans la concurrence sans merci pour se procurer du matériel médical2, c'est que la pandémie mondiale redevient une épidémie nationale dans la gestion. Nous le constatons tristement : une gestion autonome se constitue de ce que nous savons produire pour nous-mêmes. Or dans la santé, nous n’avons plus les compétences-clefs pour produire selon nos besoins en France.

Jadis une puissance industrielle

Après la Seconde Guerre mondiale, l’industrie de la France est garante de la souveraineté nationale et l’outil décisif de la modernisation du pays. La France s’engage sans vergogne dans la conquête industrielle. En 1946, le Commissariat Général du Plan est lancé avec à sa tête un jeune inspecteur de finances : Jean MONNET. Comme l'explique David DJAÏZ dans son essai Le Nouveau Modèle Français « la France ne souffre pas seulement des pénuries et de manques à combler à brève échéance, elle doit rénover son tissu économique délabré par des décennies d’indolence et de négligence »3. La transformation des structures productives sera engagée au moyen du Plan.

Dès la promulgation de la Constitution en 1958 et le retour du Général de Gaulle, la France se choisit elle-même. Le Grand Charles de retour aux affaires énonce la vision d’indépendance de la France, notamment face aux géants soviétiques et américains. Le raisonnement du Président est le suivant : sur des sujets clefs, il faut viser juste pour défendre la souveraineté de la France. Pour l’énergie, il choisit le nucléaire. Pour les transports, il amorce le TGV. Pour l’aéronautique, il crée Ariane. C’est l’époque bénie des grands programmes planifiés4 et surtout, d’un État s’assumant comme stratège, financeur et décideur.

Convaincu que la France doit se consacrer comme une puissance industrielle, De Gaulle a poursuivi avec acharnement ces grands programmes technologiques. Il en a fait les piliers de la reconquête scientifique, technique et industrielle de la France. Ces Plans ont tous été initiés, encouragés et financés par l'État, même si certains n'ont pas été soutenus comme ils auraient dû l'être, à l’image du fameux Plan Calcul qui devait donner à la France son indépendance informatique vis-à-vis des États-Unis5. Fixer le cap de l’indépendance nationale, mettre les moyens sur des enjeux stratégiques et atteindre les objectifs quantitatifs : la gloire industrielle des Trente Glorieuses.

Mais au début des années 70, l’économie française doit penser « monde ». C’est l’entrée dans la mondialisation, perçue avec réticence comme la domination potentielle du capitalisme américain. L’ouverture à des importations et exportations accélérées d'autres pays bouleverse la croissance française. Cette capacité qu’avait l'État à s'autonomiser et à poursuivre des fins nationales est rendue inopérante face aux contraintes extérieures. Nous changeons d’ère pour ne plus avancer par plans technologiques ou grands travaux publics. Depuis les programmes d'État, la France n’a jamais vraiment pris un virage aussi audacieux et visionnaire pour son développement industriel.

Abandon français de la France

Dans le contexte d'ouverture économique des années 80, la France change de doctrine. Elle déconsidère le rôle de l'État à assurer que l'industrie occupe bien une place capitale. Certains décideurs politiques et chefs d'entreprises se détournent des industries et de la production en France comme variable d’ajustement de notre prospérité. On pensait que les services pourraient avantageusement se substituer à l’industrie, et même qu’une France sans usine ferait moderne par délocalisations. A cette époque, l'industrie n'est plus le noyau du réacteur pour hisser la France au rang de nation florissante. La France ne se rêve plus en État industriel, encore moins en pays-usine.

C’est le début des grandes privatisations ou dénationalisations, tantôt bloquées par la gauche mitterrandienne6, qu'opérées par la droite chiraquienne en cohabitation7. L’idée sera de mettre sur pied des géants industriels censés rivaliser avec la concurrence internationale. Pour ce faire, ces entreprises seront mieux gérées par des actionnaires que par l’État. Ce dernier abandonne son rôle interventionniste, n'infuse plus les grandes orientations industrielles et ses investissements sont en chute libre. Surtout, le monde politique ne regarde plus l'industrie comme l'outil de notre cohésion sociale, du plein emploi, du pouvoir d'achat.

Sans pilotage politique de nos capacités industrielles, les grandes ambitions industrielles sont passées à des politiques d'accompagnement. Les hautes sphères dirigeantes ont négligé la production française par la baisse drastique de la commande publique. Sans investissement productif, quelle capacité avons-nous pour développer des secteurs face à une concurrence internationale ? Les Allemands feront le choix fort d'être une puissance industrielle par consensus politique. Les britanniques décideront d'être une économie de services et une place financière. Quant à la France, elle stagne dans l'entre-deux, l'industrie étant un sujet à ressortir de temps à autre.

La désintégration industrielle française est la conséquence de notre propre abandon. La réinvention à entreprendre aujourd’hui est d’une ampleur équivalente à celle de la Sécurité sociale de 1945. Sans se condamner à n’engager qu’une réforme technocratique de plus, il faut oser penser la planification comme le lien entre protection collective et souveraineté économique. Cela nécessite donc le retour de politiques industrielles ambitieuses, a fortiori que la puissance publique acte ses engagements envers des titans économiques, l’évolution de l’industrie ne pouvant être abandonnée aux seules forces du marché. Fort heureusement, nous savons le faire.

Des enjeux géo-politiques

Pendant l’abandon de l'appareil productif français, un bouleversement du commerce mondial se produisait. C’est l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondial du Commerce le 11 décembre 2001, qui allait accélérer l’ouverture de son économie et redéfinir les chaînes d’approvisionnement. L’idée américaine face à la Chine était de déverser son capitalisme sur un gigantesque marché, la transformant en atelier du monde pour pouvoir se concentrer sur les produits à haute valeur ajoutée. L'idée que la recherche et développement resterait aux États-Unis, tandis que la fabrication et la production serait réalisée en Chine, était de courte-vue8.

Les Chinois n’ont pas été engloutis par l'économie de marché et ont même renversé le dogme du libéralisme économique. L’État chinois est fréquemment accusé de subventionner massivement ses entreprises en leur octroyant des marchés publics. Ses partenaires commerciaux et notamment les États-Unis9, lui reprochent une concurrence déloyale en vendant des biens moins chers à l’étranger afin de capturer des parts de marché. Surtout, la Chine a parfaitement compris son intérêt à coupler étroitement l'innovation technologique aux sites de production, à développer son savoir-faire dans des secteurs de pointe, sur fond de planification stratégique à long terme.

L’absence de commande publique est révélatrice d’un État qui manque de vision pour les secteurs dont il doit renforcer l'autonomie. Privilégier ses entreprises nationales signifie aussi exercer un contrôle sur les investissements étrangers. C’est exactement ce que font les Américains. Vous ne verrez jamais une entreprise française ou européenne prendre un marché au détriment d’une entreprise américaine, surtout s’il met en jeu leur notion élargie de sécurité nationale. Les américains sont les champions du protectionnisme : toute entreprise étrangère qui s'y installe devra passer sous pavillon étasunien en appliquant une réglementation très stricte, ou tout simplement renoncer à s’y installer.

La France doit se protéger de ce qu'on nomme la guerre économique10. Cela signifie neutraliser les raids contre nos fleurons industriels à l'instar d'Alstom, Gemplus, Technip, Alcatel11. Le blocage de la vente de Photonis12 doit être systématisé, notamment pour des affaires comme l’Aéroport de Paris13. Par conséquent, il faudra s'affranchir des règles d'attribution du marché de l'Union européenne qui empêchent de financer nos entreprises stratégiques par la commande publique. Cela éviterait des décisions commerciales aussi insensées que la SNCF qui utilise Amazon Cloud, ou encore la Plateforme des données de santé qui vise Microsoft Cloud, au détriment de notre pépite nommée OVH14.

Sources :

¹ Le Point - La lente agonie de la principale usine de masques respiratoires en France

² France Info - Intermédiaires douteux, concurrence entre États : comment le coronavirus a transformé l’Europe en Far West de l’équipement médical

³ David DJAÏZ - Le nouveau modèle français aux éditions Allary

French Web - Les plans industriels des 30 Glorieuses

France TV - Les Français qui n'ont pas inventé Internet (reportage)

INA - Les ordonnances sur la privatisation des entreprises publiques

BFM - De 1986 à 1988, Jacques Chirac se convertit au libéralisme économique

Les Echos - Commerce : la vertigineuse ascension de la Chine, vingt ans après son entrée à l'OMC

Les Echos - OMC : seize ans de litige entre les Etats-Unis et la Chine

¹⁰ Revue Conflits - Entretien avec Christian Harbulot « Nous sommes en guerre économique »

¹¹ La Tribune - La France va enfin riposter au pillage de ses pépites industrielles. Trop tard ?

¹² L'Usine Nouvelle - Bercy oppose officiellement son veto au rachat de Photonis par l'américain Teledyne

¹³ Marianne - Abandon de la privatisation d'ADP : Les Français sont de moins en moins convaincus par le retrait de l'Etat de la vie économique

¹⁴ Ouest France - OVH Cloud, la pépite française qui défie les géants mondiaux d’internet