La fin de la morale en économie ?

Il faut penser l'économie à la lumière des périodes de l’histoire, car chaque séquence génère sa loi commune, ses pratiques, ses codes. L’économie doit rester une branche de la morale, codifiée et déterminée par la gestion empathique de l’autre.

L’épopée libérale ayant permis à la productivité de faire des progrès vertigineux, la maîtrise des technologies est aujourd’hui à son plus haut niveau depuis la révolution industrielle, tandis que la souffrance humaine reste immense.

La morale précède l’économie

Dans l’Antiquité, la cité s'administre en organisation humaine et morale. Seuls les principes éthiques et philosophiques fondent la citoyenneté, indispensable pour participer aux affaires de la polis. Oikonomia se cantonne à l’économie du foyer et la gestion domestique des ressources, sans établir de fondement pour l'exercice des droits politiques. Selon les formules d’Aristote, la politique doit rester consubstantielle à l’éthique : « sans la cité pour protéger les personnes, pas de vie morale », mais aussi « pas de production et d’échanges sans ordre, sans paix et sans loi »1.

Au cœur de la pensée philosophique de Saint Thomas d’Aquin, la morale place la protection de la partie faible en règle à tout contrat. C’est par la codification juridique, celle de la responsabilité mutuelle, que sont articulés le poids et les objectifs des échanges. Citant la justice distributive2 d'Aristote, cette dernière régule les échanges comme un droit moral et assure l’égalité objective entre individus. Au moyen du contrat, la vérité d'une égalité de rapport doit dicter les pratiques économiques, la justice ayant force de loi morale tant sur le plan individuel que collectif.

L’école des physiocrates, précurseurs du libéralisme économique, tirait leurs arguments d'un ordre philosophique et juridique. Colbert, Ministre des Finances de Louis XIV orienta son action pour soutenir, protéger, faciliter, le travail des acteurs économiques sans se substituer à eux. Ses choix politiques unifient la prospérité économique de tous à la puissance de l’État3. Appelé au pouvoir par le jeune Louis XVI comme contrôleur général des finances, Turgot assura le financement de l'État en remplaçant les privilèges et l’impôt par la liberté économique et le laissez-faire4, source de création de richesses.

Jusqu’au XVIIIe siècle, l’économie comme chaire n’existe pas. Si l’économie deviendra une science pour s'adapter aux évolutions de la société, elle reste une science sociale pour résorber les inégalités, humaine pour décrire des systèmes ouverts sur le réel. In fine, l’économie analyse des êtres humains enchevêtrés dans des relations objectives, où l'équilibre des droits et devoirs entre personnes doit être équitablement calculé. Si la richesse est produite par le travail, elle se partage pour répondre aux besoins des personnes.

Comme l'illustrent ces penseurs, il est impossible de concevoir l’économie sans appréhender la vie quotidienne et les organisations humaines qui la précèdent. Toute interprétation économique des réalités sociales ne saurait trouver ses fondements sans produire de critique. L’économie est un objet qui peut être construit et modelé par des choix politiques, avant même de considérer l'économie comme une science exacte appliquant une logique indiscutable. Originellement, ce sont bien des considérations d’ordre moral et éthique qui prévalent sur l’économie.

L’avènement de la science économique

Pourtant, l’économie est aujourd’hui la plus mathématisée des sciences humaines5, perçue comme une science dure, avec ses modélisations et ses algorithmes. Le récit libéral a fait évoluer les rapports sociaux d’une science molle, traversée de courants de pensée contradictoires et de querelles théoriques, à une autonomisation de l’économie comme discipline. Par la maîtrise du réel et du progrès, on pourrait faire de l’économie une science exacte. Alors, la force de travail humaine gérée comme collectif producteur de valeur, nous fera évoluer d’homo faber à homo œconomicus.

L’avènement des manufactures, des usines, des industries a poussé la rationalité économique. Le marxisme, qui dénonce les contradictions internes du capitalisme, le travail forcé des enfants, a lui aussi justifié les rapports de production par une démarche scientifique. Des démonstrations purement techniques, comme l'application logique des règles d’une répartition plus juste entre le travail et le capital. C’est alors l’économie politique qui pose la vision d'une réalité des échanges, la mesure des travailleurs qui participent à l’effort collectif, pour parvenir à une plus juste répartition.

Le scientifique comme modernité, œuvre de la rationalité, va parvenir à se nicher dans le prédicat de l’économie. Par cette axiomatisation, on est passé de l’économie politique, à savoir une gestion intégrée à la question sociale, à une matière autonome appelée la science économique. C’est tout le piège de l’économie émancipée du politique : prétendre recourir à une pseudo-science exacte pour venir se placer au-dessus des choix politiques. L’économie vient englober le politique pour reléguer au second plan les réalités sociales, devenues résultantes de la vérité économique.

Pourtant, il faut convenir que l’économie appréhende toujours des êtres humains inscrits dans des rapports de production, de consommation, de création de richesses, du don contre don et des échanges marchands. Si sa technicité va l’emporter sur les relations sociales, l’économie libérale va s’émanciper de la médiation de l’intérêt général dans l'évaluation et la mutualisation des richesses produites. Les lois d’une société politique, construite sur la solidarité active de personnes responsables, sont désormais subordonnées à l’économie.

Or il est faux de concevoir qu’on pourrait optimiser ou corriger le social par pure magie économique. Contrairement à la physique ou aux mathématiques, l’économie tente de justifier un caractère scientifique pour transformer pour êter la morale du processus de création de la valeur. Débarrassée de son fardeau moral et philosophique, l’économie est enseignée comme une matière supérieure qu’il faudrait appréhender par un fonctionnement purement scientifique. Or comme nous allons le voir, l’économie ou plutôt l’économisme, ce n’est que de la croyance.

Les poètes de l’économisme

À la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, l’économisme fut particulièrement déterminant pour décider de l’architecture monétaire et financière du monde. Dès les Accords de Bretton Woods en 1944, ce sont bien les idéologues-économistes qui, développant différentes thèses et se présentant comme des penseurs de la science économique, ont arbitré nos réalités sociales. Systématiquement, l’idéologie tente d’elle-même se justifier par des pseudo-démonstrations scientifiques qui impressionnent l’opinion publique, donne un air apodictique, pour paraître hors idéologie et loin de tout débat d’idées.

Une figure clef de l’économisme est l’américain Milton Friedman, père du courant monétariste. Fondateur de l’école de pensée monétariste, ses travaux les plus importants portent sur la monnaie, en particulier sur la théorie quantitative de la monnaie6 qu'il repris aux physiocrates. Son idée-maîtresse est que l’inflation peut être maîtrisée si l’offre de monnaie suit une courbe de croissance linéaire. Aux banques centrales de suivre rigoureusement cette loi économique, pour que l'autorégulation du marché (la soit-disante main invisible) punisse les excès du marché et récompense les réussites.

Dès lors, la quantité de monnaie ne devrait plus être étalonnée sur la capacité de production d’un pays, donc de la production réelle, mais être consacrée comme instrument politique. Le contexte international de l’époque est décisif, à savoir la guerre froide, la conquête spatiale, la guerre du Vietnam, etc.. La puissance américaine en devenir doit légitimer ses déficits exorbitant au regard de l’étalon-or, régulateur des échanges économiques internationaux. Ses dépenses coûtent massivement et les excès de création monétaire en dollars génèrent une dette abyssale.

Les fondements théoriques du monétarisme donnèrent des gages intellectuels pour justifier la dérégulation de l’économie mondialisée sous l’égide du dollar. Les politiques américains tenaient leurs explications pour imposer le dollar comme étalon de référence (alors qu’il n’est indexé que sur lui-même), libérés de toute rigueur monétaire. Par la justification théorique, ils inondent l’économie de dollars et accumulent les dettes sans contraintes ni même le risque de défaut. Surtout, le dieu-dollar est devenu l’arbitre d'un capitalisme débridé et d'une mondialisation consumériste.

L’idéologie économiste de l'époque ira jusqu'à instaurer une inversion des valeurs morales. Dans une entrevue célèbre, Friedman fait l'apologie du capitalisme basé sur la cupidité, l’avidité et le cynisme7. Usure, accumulation personnelle, quête de possession infinie sont vantées au même plan que des valeurs de justice et d’équité. L'amour de l'argent éternel, qui ne fixe aucune loi, ni morale ni éthique, voici la matrice qui régit l’économie mondiale actuelle. Si l’économie a pu être la discipline servant à dénoncer les inégalités, elle sert désormais à les justifier.

L’ère de l’économie financiarisée

Dans la continuité de ces « dérives prophétiques », les années 70 marquent l’avènement de l’économie financiarisée. On peut définir l’économie financiarisée comme une économie dans laquelle les prix fixent une réalité qui ne tient plus compte de la valeur réelle. Dans une économie réelle bien financée (et non financiarisée), on ne mentionne jamais un prix sans que la valeur réelle sous-jacente soit vérifiée. Sans ce garde-fou comptable de la juste valeur, aucun flux de liquidités n’est possible. L’économie libérale dérégulée a supprimé toutes les limites aux flux de capitaux, de marchandises et de personnes.

Tout le processus de mesure des échanges se voit désordonné puisqu’on comptabilise une dette ou une créance sans même en vérifier la valeur réelle. L’économie est devenue elle-même surdéterminée par la finance et ses logiques mathématiques déconnectées du réel. Notre monde est entre les mains d’apprenti-sorciers financiers, qui créent des jeux mathématiques pour générer des profits virtuels. Les dominants de ce capitalisme spéculatif, totalement détaché de la valeur travail, est un pouvoir d’usurpation économique qui est parvenu à effacer le social, et plus encore la morale.

La dérive de l’accumulation du capital atteignant son paroxysme, les tenants du capital s’emploient à abolir les lois du marchés. Monopolisme, processus de trust, conglomérat internationaux, teneurs de marchés, spéculation à haute fréquence, effets de leviers… Si leur leitmotiv est l’appât du gain, les ingénieurs en données et spécialistes des modèles prédictifs s’emploient minutieusement à organiser les règles des marchés financiers et justifier leur agissement par un technicisme que seuls eux maîtrisent. Le capitalisme entrepreneurial et productif, la véritable concurrence libre et non-faussée, sont loin.

Allons-nous changer de paradigme, corriger le tir en revenant à des pratiques économiques raisonnables ? Crise de la bulle Internet en 2000, crise des subprimes en 2008, crise du Covid-19 en 2020 et même fuite en avant : aggravation de la dette. Toujours plus de dettes non-remboursables, de profits financiers virtuels, de création de fausse monnaie sans richesse. Sommes-nous arrivés au bout d’une logique pour repartir de plus belle ? En 2021, l’irrationalité domine nos consciences, le pragmatisme moral nuit aux dominants et l’écologie risque de n’être qu’un nouveau mondialisme.

Sources :

¹ Aristote - Ethique à Nicomaque

² Universalis - Définition de la justice distributive

³ Wikipedia - Colbertisme

Contrepoints - La contribution précoce de Turgot à la théorie de l’économie libérale

Les Echos - L'économie est-elle une science exacte ?

Ministère des Finance - Théorie quantitative de la monnaie

Milton Friedman - « Connaissez-vous une société qui ne fonctionne pas sur la cupidité » ? (vidéo en anglais)

Published 1 année plus tôt