L'industrie, trait d’union entre développement économique et territoires

Dans une situation de crise énergétique, la réindustrialisation occupe l’agenda politique de la rentrée. Comment réindustrialiser notre pays si l’Etat, qui tient des discours sur La Nouvelle France Industrielle, ne se dote pas du modèle le permettant ? S’il s’agit de faire ce qu’on fait depuis 30 ans, c’est-à-dire inonder d’argent public et de subventions les entreprises, la désindustrialisation ne s'inversera pas.

À eux seuls, les investissements sur les critères environnementaux de décarbonation et de sobriété ne suffiront pas à créer de nouvelles unités de production, des spécialisations sectorielles et la montée en gamme des produits français. Tel qu’écrit précédemment, ce sont les innovations et les particularités de chaque territoire pris dans ses réalités socio-économiques, qui accroîtront la part de l'industrie dans la richesse nationale.

Sommaire
  1. Des coalitions d’entreprises
  2. Les néo-industries françaises
  3. En avant les départements ?
  4. Une logique de financement industriel

1. Des coalitions d'entreprises

Une politique industrielle intéressante datant des années 90 fut celle des systèmes productifs locaux (SPL)1. Visant à promouvoir les bassins industriels territoriaux, les 94 SPL français s'inspirent en fait des districts industriels italiens : un tissu d'entreprises spécialisées sectoriellement, dans une industrie manufacturière ou une filière artisanale, groupées sur un territoire donné. Une concentration de savoir-faire, de travailleurs et de compétences dans laquelle les opportunités commerciales circulent, et qui associées ensemble, forment une plus grande échelle de production. Si l'idée de connecter les PME entre elles comme de véritables coalitions dynamiques et hautement spécialisées n'est pas nouvelle, elle n'en reste pas moins pertinente.

Car ce qu’il y a d'intéressant avec les 141 districts industriels italiens2, c’est le processus de décentralisation productive. L'Italie a su faire évoluer une catégorie d'entreprises résilientes et adaptables, des TPE au capital familial et local qui sont très manœuvrables par leur taille humaine, leur ancrage territorial et la solidarité entre le capital et le travail. Leurs pratiques de collaboration se cumulent en termes de souplesse et de réactivité. Elle forme un maillage d’entreprises qui tire pour avantages l'accès à des biens intermédiaires et des services spécialisés à moindre coût. Mais aussi à une main-d'œuvre qualifiée et à un réservoir de connaissances techniques reposant sur l'apprentissage collectif et le partage des compétences.

Et leur « petite taille » ne les empêche pas de s’exporter. Bien au contraire, la spécialisation et les compétences qu'apportent les districts placent l’Italie parmi les premiers pays du monde en commerce extérieur. L'Italie compte 212 500 entreprises exportatrices (contre 90 000 en France) qui pèsent pour 80 % de la balance commerciale positive du pays. Les districts italiens représentent à eux seuls 133 milliards d'euros d'exportation sur un total de 516 milliards en 20213. Quand il s’agit de s’exporter, les PME italiennes avancent groupées pour capter des marchés internationaux et devenir la référence sur des segments-clefs : meuble-équipement, mécanique-automation, agro-alimentaire, textile-habillement, etc.). Elles ont l’international et la coopération interentreprises « dans le sang ».

2. Les néo-industries françaises

Cette logique de réseau correspond à ce que la France pourrait intensifier en y ajoutant une de ses caractéristiques majeures : l’innovation. Les industriels, entrepreneurs et ingénieurs français sont reconnus dans le monde entier pour leur inventivité, à la fois dans les plus grandes multinationales que dans nos TPE/PME. Notre pays regorge de jeunes talents prometteurs, qui rivalisent de créativité et de productivité. Historiquement, la France a une vraie tradition d'inventeurs géniaux. Pour oser le dire, l’esprit français, c'est le savoir-faire inventif. D'ailleurs, un label Innovation de France porterait bien son nom et aurait fière allure à côté du Made in China, du Designed in California, du Deutsche Qualität et du Made in Italia.

La France aurait tout intérêt à avoir une organisation d’ensemble, de réseaux de petites entreprises qui par la spécialisation et la sous-traitance, répartissent entre elles la main-d'œuvre et l’innovation nécessaires à la production d’un bien ou d’un service. Les 3 millions de TPE/PME françaises constituent 95 % du tissu économique. Les petites entreprises spécialisées doivent être concentrées afin que leur efficacité puisse être accrue par des économies externes qui leur profitent collectivement. Ce dessein de décentralisation productive calque la cartographie de notre appareil productif national. Alors, à côté des districts industriels italiens, du Mittelstand allemand, nous allons développer les néo-industries françaises.

Par néo-industries, il faut entendre des organisations industrielles territorialisées qui développent leur propre écosystème dynamique et hautement productif. C’est par des relations de coopération qu'on peut créer des usines qui réduisent les coûts de plusieurs entreprises, développent de la haute technicité et dont le capital est co-géré par des prises de participation mutuelles. On peut morceler de nombreux processus de production en phases complémentaires et en biens intermédiaires, afin d'installer des sites industriels qui servent les activités de plusieurs entreprises dans la chaîne de valeurs. Les néo-industries formeront des unités tactiques de TPE/PME en tant que groupements productifs valorisant le potentiel des territoires.

3. En avant les départements ?

Contrairement à la croyance dominante, la région n'est pas le seul moteur en matière de développement économique. Il ne faut pas craindre un soit-disant morcellement ou fragmentation de l’économie française en micro-zones isolées, mais bien consacrer notre logique d’industrialisation diffuse à des échelles plus concentrées. C’est par l'enracinement dans nos 101 départements que nous pouvons moderniser le tissu productif local, en implantant de nouvelles activités voire en rapatriant les activités existantes pour densifier nos territoires. Le département est l’échelon de proximité qui demeure envers et contre tout la principale circonscription de référence pour la cohésion sociale et territoriale. Il est tout sauf une vieillerie issue de la Révolution.

On oppose régulièrement les départements français aux länders allemands pour justifier les régions administratives comme des circonscriptions plus modernes. L’argument de l’attractivité économique revient le plus, associé au poids des régions européennes qui sont mises en concurrence et face auxquelles le petit département serait désemparé. Mais c’est oublier que les länders sont industrialisés par un long attachement au territoire ainsi qu’une culture entrepreneuriale, solidement forgée par le capitalisme allemand4. Nous avons la fâcheuse tendance à nous comparer outre-mesure à l’Allemagne pour l’industrie, oubliant de regarder ce qui se passe du côté de l'Italie ou de l'Espagne, pays dont les organisations industrielles territorialisées sont plus proches de la nôtre5.

Le département serait-il trop petit pour assumer un rôle économique de premier plan ? Non, car l'activité des entreprises ne se confond pas strictement à leur ancrage territorial. Une production très locale peut parfaitement s'exporter partout dans le monde. Si on prend le localisme industriel sur la base d'exigences environnementales, un territoire industriel peut se concentrer autour d'une petite ville, se spécialiser dans la fabrication d'un produit singulier liée à l'accumulation du savoir-faire local. Et ce dynamisme local permet d'exceller à vendre des produits dans le monde entier, justement car les entreprises organisent leur activité sur des métiers techniques et se positionnent sur une niche. Le local n'empêche pas l'international.

4. Une logique de financement industriel

Les néo-industries doivent dérouler une logique financière. Les réseaux de banques mutualistes sont le moteur du financement des districts industriels italiens et du Mittelstand allemand. Nous en avons beaucoup en France6. Ces banques d'investissement régionales, qui connaissent parfaitement leurs clients et les actifs de leurs entreprises, savent mener le financement de l'économie réelle. Des banques coopératives sur lesquelles les PME s'appuient inconditionnellement est fondamental pour l’accès au crédit des entreprises locales. Ces entreprises recherchent un développement aux antipodes des startups : pas de croissance exponentielle ni d’appel systématique à des investisseurs, mais une croissance équilibrée sur des capitaux solides.

Les passerelles entre les élus locaux qui portent les politiques industrielles et les entreprises doivent être renforcées. Un « contrat de réseau » proposerait la réduction des impôts de production si les TPE/PME travaillent ensemble sur un périmètre donné pour innover ensemble, améliorer leur compétitivité, partager des ressources et mutualiser des compétences7. Si un noyau d'entreprises solides et performantes développent des synergies en matière de recherche et développement, irriguent le territoire en attirant et formant les jeunes talents locaux, l'objectif commun aux entreprises et aux décideurs politiques est atteint. Innovation de produit, assemblage de bout-en-bout, procédé industriel, filières… les incitations fiscales font sens pour l'industrie.

Pour réussir à implanter 100 nouveaux sites industriels par an (seuls 18 nouveaux sites industriels ont été créés en 2021)8, le gouvernement devra sortir de son intervention classique de mesures générales et d'appels à projets pilotés à Paris. Les 5 milliards d’euros de crédits alloués sur cinq ans doivent financer des activités complémentaires. L'organisation des financements peut être gérée par des structures de gouvernance hybrides, dans lesquelles les collectivités travaillent en association avec les groupements industriels de TPE/PME. Par exemple, le programme des Territoires d'Industrie9 pourrait déléguer à ces structures l'initiative d'implanter des usines, ce qui sécuriserait le financement des entreprises et des élus dans leurs relations d'innovation, de réduction des coûts et de participation à l'économie locale.

Sources :

¹ Les Echos - La Datar s'efforce de promouvoir les systèmes productifs locaux

² Istituto nazionale di statistica - Communiqué de presse sur les districts industriels (en italien)

³ Forbes France - Italie : Comment les districts industriels se sont imposés face à la mondialisation

Le Monde - « Vouloir créer un Mittelstand à la française pour les PME relève de la fiction »

Industrie et territoires : une histoire d'écosystèmes ? Échange entre Anaïs VOY-GILLIS et Aurélien GOHIER (vidéo)

Les Echos - Pourquoi les banques mutualistes sont-elles si nombreuses en France ?

Sénat - Italie du Nord : une passion pour le design appliquée à l'industrie

La Tribune - Créer 100 nouveaux sites industriels par an d'ici à 2025, le pari fou de l'Etat

Banque des Territoires - Programme Territoires d'Industrie

Published 2 mois plus tôt