Changement de perspectives pour l’économie française

La suite serait déjà connue. La zone euro va devenir insoutenable en raison des déficits budgétaires élevés, des flambées inflationnistes, de la hausse des taux d'intérêt et de la croissance atone. D'ailleurs, on remarque les éléments de langage pour rassurer les citoyens. Ne parlons pas de récession, mais de « croissance négative ». Ne voyons pas les sanctions-boomerang causant une crise énergétique inouïe, mais une transition écologique. Et ne nous inquiétons pas des risques de l'Eurozone, car il faut mener la politique du « quoi qu’il en coûte ».

Austérité budgétaire, augmentation du temps de travail et hausse d'impôts : les désidératas que l’Union européenne (UE) ressasse depuis l'avènement de l'euro pointent le bout de leur nez. Nul doute que l'UE va justifier ses choix politiques par la guerre russo-ukrainienne pour minimiser une situation délétère. Car en fait, ce sont les psychoses habituelles de la crédibilité monétaire, de la libre concurrence et du marché ouvert qui nous minent. Ces dogmes sont ceux d'une Union européenne déconnectée de l'échiquier mondial, dans laquelle la France reste impuissante.

Pourtant, les jeux sont ouverts. La situation géo-politique et militaire est tellement inédite que nous sommes en position de prendre des décisions à long terme. Au regard des difficultés de la zone euro, et surtout d'une « souveraineté européenne » en trompe-l'œil, Bruxelles et Francfort vont devoir assouplir leurs barrières réglementaires signifiant plus de moyens autonomes pour les États. Avec les contraintes européennes allégées et davantage de capacités nationales, nous disposons de leviers de commande que nous n'avions plus depuis l'avènement de l'euro en 2002.

L’avenir semble déprécié

Tandis que s'effacent les signes de conjoncture élevée, que la récession est pressentie pour fin 2022 et que l'inflation devient incontrôlable, l'intervention de la Banque centrale européenne (BCE) était attendue. Le 21 juillet 2022, l'institution monétaire a relevé ses taux directeurs de 0,5 point, une première depuis 20111. Le coût de la liquidité à partir duquel les établissements bancaires étalonnent le prix des crédits va augmenter. Un loyer de l'argent plus cher donc pour les États, les entreprises et les ménages, se traduisant par un ralentissement significatif de l’activité économique.

Historique depuis son introduction en 2002, l'euro chute par rapport au dollar et s’échange à 1,0001 dollar2. La dépréciation de l'euro est d'abord l'expression de la fuite des capitaux des économies européennes au profit d'autres zones monétaires. Si l'euro subit une inflation élevée, autrement dit que la monnaie se dévalue par rapport aux biens et aux services, le dollar conserve quant à lui son privilège exorbitant : il est l'actif le plus liquide au monde. Pour les pays de la zone euro, l'avantage d'un euro fort permettant d'importer moins cher, touche à sa fin.

Au regard des politiques monétaires dictées par la BCE, nous voyons que les technocrates de Francfort donnent la priorité à l'euro, quitte à creuser les déficits commerciaux des États membres de l'Union européenne. Or, accumuler les déficits commerciaux se traduit inévitablement par une perte d'autonomie économique vis-à-vis des autres blocs du monde. La guerre Russo-ukrainienne a bouleversé les conditions de production, de distribution et de consommation mais surtout, a limité les importations d'hydrocarbures en Europe, faisant exploser les prix.

En conséquence, et c’est en fait une aubaine, nous devons reconsidérer la hiérarchie de nos besoins pour produire nous-mêmes ce qu'il était commode d'importer. La dépréciation générale de l'euro est une opportunité nouvelle si utilisée pour privilégier l'économie réelle, soit la relance d'une industrie dans les secteurs qui donneront un avantage compétitif à l’international. Puisque l'initiative privée s’oriente vers le plus immédiatement rentable, il faut donner les raisons d’investir pour que les capitaux restent en Europe, et non partent en Asie ou en Amérique du Nord.

Un chemin coûteux

Vue de France, la dette publique française est remontée pour atteindre 114,5% du PIB au premier trimestre 20223. Les marchés de dette publique ont déjà réagi avec des obligations dont les rendements français dépassent les 2% sur 10 ans, du jamais vu depuis 2012. L'État devra payer plus pour s'endetter, et même s'il peut rouler la dette, la charge de la dette devrait couter autour de 50 milliards d'euros en 2022 en intérêts. La nouvelle donne est le prix de l'énergie qui a plongé la balance extérieure dans le triste record depuis 1946 de 100 milliards d'euro de déficit4 (les producteurs internationaux d'énergie augmentent les prix pour spéculer et se protéger de la faillite à venir d'un nombre certain de sociétés).

Justement, un indicateur intéressant est celui des défaillances d’entreprise. Et malheureusement, le nombre de défaillances d’entreprise se rapproche du niveau d’avant-Covid5. Si le PIB français a chuté de -7,8% en 2020 durant le Covid, il n’a augmenté que de +6,8% sur l’année 2021, ce qui fait une différence réelle de -1%6. Puisque le produit intérieur baisse, c’est donc le gâteau des ressources nécessaires à l'investissement qui diminue. Alors que la consommation des ménages est traditionnellement le moteur de la croissance française, elle est à la peine depuis le début de l'année compte tenu de l'inflation qui devrait atteindre +6,1% en juillet 20227.

Affirmons-le clairement : l'argent gratuit de la BCE n’a servi qu'à mettre sous perfusion les économies de la zone euro. L'excès de liquidité ne permet de maintenir que des confettis de croissance. Et contrairement aux scénarios politiques, la reprise économique n'est pas intégrale par rapport à la chute d'activité de 2019. En réalité, nous n’avons jamais repris une croissance organisée par la production réelle depuis 30 ans. C'est le tableau noir de la désindustrialisation française. Tout ce que la France « génère » en croissance creuse le déficit budgétaire. La croissance est achetée par la dette. On appelle cela la trappe à liquidité.

Pourtant, cette fameuse dette publique n’est pas qu'une charge pour le futur. La dette est l'anticipation collective de ce qu'il nous faut produire pour répondre aux besoins du pays. La dette publique engage le travail national qui vise à satisfaire les besoins des ménages et des entreprises. Avec une dette française qui s'établit à 2 901,8 Md€, nous devons produire ce même montant en valeur ajoutée. Comme nous l'avons écrit précédemment, la planche de salut de la France est la reconquête industrielle. Si nous sommes aussi forts que nous le prétendons, cela nous apportera plus de solidarité, plus de sobriété consommatrice et plus de créativité humaniste.

Changer de perspectives

Avec l'avènement de l'euro, nos obsessions ont été depuis 30 ans la croissance, l'inflation et la dette. Résultat, nous avons reculé sur tous les fronts : la croissance est médiocre, le chômage s'est aggravé et les déficits publics ont explosé. L'erreur n'est pas seulement française : l'Union européenne s'est trompée en faisant passer les préoccupations financières avant le niveau de vie, l'emploi et la jeunesse. La preuve est que toute réforme sociale est perçue comme une régression. Véritablement, nous devons sortir l’investissement public de la cible de déficit de Maastricht, sans perturber la politique monétaire de la BCE.

Car c'est la capacité politique des décideurs qui est mise en doute par les citoyens. Le mode de gouvernance économique de l'UE est aux mains d’agences supranationales qui ne prennent pas en compte les choix démocratiques. Tout est fait dans la contrainte. Les choix sont contraints. Et les Etats-membres sont mis en concurrence pour répondre à la loi du marché8. Il est presque impossible de conduire des politiques publiques puisque c’est la démocratie elle-même, la possibilité pour les peuples de choisir leur avenir, qui est atteinte. Nous assistons plus que jamais à la rivalité entre démocratie et marché.

Tout indique que si l'Union européenne refuse de changer sa gouvernance, elle se mettra à dos de nombreux États-membres qui établiront un rapport de force pour leur autonomie. Incapable de prendre des mesures de protectionnisme intelligent, l'UE est devenue le ventre mou de la mondialisation. Non seulement elle ne défend pas ardemment le marché européen, mais pire, nous plonge dans une situation de dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie. Sans remettre en cause l'intégration européenne, les Etats-nations vont probablement faire cavaliers seuls sur les sujets économiques. .

En fait, l’enjeu systémique est de changer la façon dont nous considérons les programmes d'investissement public. Nous ne considérons plus le social, la régulation des marchés et la dépense publique comme le formidable moyen de financer de grandes compagnies d’État, des infrastructures publiques ou la protection de l’environnement. Le maître-mot de l'UE est « moins la puissance publique dépense, plus l’investissement est rentable ». Les politiques monétaires, budgétaires et sociales européennes sont marquées d'impuissance. Si l'État pouvait à nouveau se doter de véritables instruments politiques, il pourrait financer concrètement de grands programmes de développement.

C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

Sources :

¹ Banque centrale européenne - Décisions de politique monétaire du 21 juillet 2022

² France 24 - L'euro à moins d’un dollar, la chute qui inquiète sur fond de crise énergétique

³ INSEE - Informations rapides du 24 juin 2022 n° 167

France Info - 100 milliards d’euros de déficit pour le commerce extérieur français

Ouest France - En France le nombre de défaillances d’entreprises se rapproche du niveau d’avant-Covid

INSEE - Les comptes de la Nation en 2021

INSEE - Indice des prix à la consommation pour juillet 2022 (Résultats provisoires)

Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne - Article 101 sur les règles de concurrence dans le marché intérieur